Que signifie heutagogie ?

L’heutagogie place l’apprenant en position de pilote intégral de son parcours : il définit ses objectifs, sélectionne ses ressources, ajuste ses méthodes et évalue lui-même ses acquis. Forgé en 2000 par Stewart Hase et Chris Kenyon à partir du grec heauton (soi-même) et agogos (conduire), le terme désigne l’apprentissage autodéterminé, un cran au-dessus de l’andragogie qui, elle, conserve un cadre institutionnel orientant l’adulte.

Double boucle d’apprentissage : le mécanisme central de l’heutagogie

La plupart des articles sur l’heutagogie la présentent comme une philosophie. C’est d’abord un dispositif technique articulé autour de la double boucle d’apprentissage. La boucle simple corrige une action en fonction d’un résultat attendu : l’apprenant ajuste sa méthode pour atteindre un objectif fixé. La double boucle, elle, remet en question l’objectif lui-même.

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En pratique, un professionnel en formation qui échoue à appliquer un protocole ne se contente pas de revoir sa technique. Il interroge la pertinence du protocole, le contexte dans lequel il l’utilise, et parfois la finalité de la compétence visée. Ce mécanisme produit ce que Hase et Kenyon nomment la capabilité : l’aptitude à recombiner ses acquis face à des situations inédites.

Nous observons que cette capabilité distingue nettement l’heutagogie de l’autoformation classique. L’autoformation vise l’acquisition d’un savoir identifié à l’avance. L’heutagogie vise la capacité à agir dans l’imprévu, y compris en redéfinissant le problème.

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Homme dessinant une carte mentale sur un tableau blanc dans un espace de coworking, représentant la démarche réflexive et autodirigée propre à l'heutagogie

Heutagogie et andragogie : où passe la frontière technique

L’andragogie, théorisée par Malcolm Knowles, structure l’apprentissage des adultes autour de cinq postulats : besoin de savoir, concept de soi, rôle de l’expérience, orientation vers la résolution de problèmes, motivation intrinsèque. L’enseignant ou le formateur conserve un rôle de facilitateur qui oriente le parcours.

L’heutagogie supprime ce rôle de facilitateur-prescripteur. Le formateur devient un partenaire ponctuel, sollicité par l’apprenant quand celui-ci le juge utile. Trois marqueurs opérationnels séparent les deux approches :

  • Le curriculum est défini par l’apprenant, pas négocié avec un formateur. Il n’existe pas de programme prédéfini, même souple.
  • L’évaluation repose sur des preuves d’apprentissage authentiques (artefacts, portfolios, réalisations en contexte réel), et non sur des examens ou grilles de compétences standardisées.
  • La réflexivité porte sur le processus et sur les objectifs, pas seulement sur les résultats. C’est la double boucle appliquée systématiquement.

La confusion fréquente entre andragogie et heutagogie vient du fait que les deux partagent le postulat de la motivation intrinsèque. La différence tient au degré de contrôle : en andragogie, le cadre guide ; en heutagogie, l’apprenant crée le cadre.

Dispositifs numériques et heutagogie : MOOC, simulation, analytics

Le rapport Innovating Pedagogy 2014 de l’Open University (Royaume-Uni) identifie l’heutagogie comme une évolution portée par les technologies mobiles et les environnements d’apprentissage ouverts. La connexion aux learning analytics et aux MOOC constitue un levier concret de mise en oeuvre.

Un MOOC classique reste largement pédagogique, voire andragogique : parcours séquencé, quiz de validation, certificat. Un dispositif heutagogique utilise le MOOC comme ressource parmi d’autres, sans obligation de complétion linéaire. L’apprenant pioche un module, l’articule avec une lecture, un échange entre pairs, une expérimentation terrain.

Formation en santé post-Covid

Depuis la crise sanitaire, les formations cliniques post-graduées mobilisent davantage de cadres heutagogiques. La simulation clinique en est un exemple parlant : le professionnel de santé ne suit pas un scénario figé, il construit sa réponse à une situation évolutive, documente ses décisions, puis analyse rétrospectivement ses choix et ses présupposés.

Les colloques de pédagogie en sciences de la santé signalent une augmentation marquée des communications intégrant des cadres heutagogiques dans les dispositifs de formation continue. Le contexte post-pandémique a accéléré l’adoption de formats où le praticien gère son propre apprentissage à distance, sans supervision directe permanente.

Jeune femme lisant un livre annoté en terrasse de café en automne, symbolisant l'apprentissage autonome et réflexif au cœur de l'heutagogie

Conditions de réussite d’un dispositif heutagogique en formation professionnelle

Déployer un cadre heutagogique sans préparation produit souvent l’effet inverse : désorientation, abandon, sentiment d’isolement. Nous recommandons de vérifier trois prérequis avant de basculer vers un dispositif autodéterminé.

Le premier concerne le niveau d’autonomie préalable de l’apprenant. Un professionnel habitué à des formations descendantes ne devient pas autodéterminé du jour au lendemain. Une transition progressive, de la pédagogie vers l’andragogie puis vers l’heutagogie, reste la trajectoire la plus fiable.

Le deuxième porte sur l’infrastructure de preuves. Sans outil de documentation (portfolio numérique, journal de bord structuré, espace de publication d’artefacts), l’apprenant ne peut ni démontrer ni analyser ses acquis. L’absence d’outil de preuve réduit l’heutagogie à de l’autoformation informelle sans boucle réflexive.

Le troisième concerne la posture des formateurs. Passer du rôle de transmetteur à celui de ressource disponible exige un changement profond. Le formateur n’évalue plus la conformité à un référentiel, il accompagne la construction d’un parcours singulier. Cette posture déstabilise la majorité des professionnels de la formation, habitués à maîtriser le contenu et la progression.

Limites de l’heutagogie : ce que le modèle ne résout pas

L’heutagogie suppose une motivation intrinsèque forte et durable. Dans les faits, cette motivation fluctue. Un apprenant autodéterminé qui traverse une période de doute ou de surcharge professionnelle perd son moteur sans filet institutionnel pour le relancer.

La validation des compétences pose un autre problème. Les systèmes de certification (diplômes, habilitations, qualifications réglementaires) reposent sur des référentiels standardisés. Un parcours entièrement autodéterminé produit des preuves difficilement comparables d’un apprenant à l’autre, ce qui complique la reconnaissance par les employeurs ou les organismes certificateurs.

L’heutagogie fonctionne mieux comme composante d’un dispositif hybride que comme modèle exclusif. Articuler des phases heutagogiques avec des phases andragogiques structurées permet de bénéficier de la capabilité sans sacrifier la lisibilité des parcours. C’est sur cet équilibre que se joue la pertinence opérationnelle du modèle pour les organisations qui forment leurs équipes.

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